Compte rendu

Kafécozé UROI-Mahadissi

03 décembre 2018

Les thèmes abordés lors de de ce Kafécozé étaient notamment les suivants :

  • la préservation des ressources en eau dans nos territoires ruraux insulaires 
  • l’UROI, la mise en réseau des territoires ruraux et le partage d’expériences à l’échelle régionale 
  • l’état des lieux du réseau, la Charte et le site de l’UROI 

Les travaux de cette journée ont eu lieu à la Bibliothèque de Cavani.

En début de séance, Monsieur Moustoifa ABDOU, Directeur Adjoint, Direction des Ressources Terrestres et Maritimes, souhaite la bienvenue à tous les participants et procède à la présentation de Monsieur GAYE, Chargé de mission Agriculture et Mer de la Préfecture, comme Rapporteur Général de cette 7e édition de l’UROI. Ce dernier fut donc chargé de faire le compte-rendu des travaux de ce Kafécozé-Mahadissi autour de l’UROI.

Monsieur Issa ABDOU, 4e Vice-Président du Conseil Départemental de Mayotte, prononce le discours d’ouverture de la séance en souhaitant la plus chaleureuse bienvenue à tous les participants. Il indique que, pour Mayotte, la ruralité est un retour aux valeurs sûres d’une tradition qui préserve l’environnement et la biodiversité du territoire.

Monsieur Saitu SAID, Directeur de la DRTM, indique que l’atelier 1 du mercredi 5 décembre 2018 intitulé « Comment valoriser les savoirs faire traditionnels /ancestraux et les inscrire dans la compétitivité ? » répondra à la plupart des questions posées autour de la thématique de la préservation des ressources en eau dans les îles de l’Océan Indien. Les 3 thèmes à l’ordre du jour ont ensuite été abordés successivement .

La préservation des ressources en eau dans nos territoires ruraux insulaires :

Monsieur Moustoifa ABDOU indique que l’eau est la thématique principale à retenir pour Mayotte (comme pour toutes les îles de l’Océan Indien).

Monsieur Anli BOURHANE, Ingénieur hydrologue à l’Office de l’Eau de La Réunion, confirme bien, exemples à l’appui, que sans maîtrise de l’eau, l’agriculture a très peu de chances de se développer compte tenu de la pluviométrie des îles de l’Océan Indien en général. Dans le cas de Mayotte, cette évidence est palpable.

Monsieur Anyl AKBARALY développe la problématique hydro-climatique de La Réunion et de L’Union des Comores. Il introduit et laisse ensuite la parole à Monsieur Anli BOURHANE pour mieux approfondir le sujet concernant La Réunion. Dans son exposé, ce dernier explique que, à La Réunion, soit il y a trop d’eau, soit il n’y en a trop peu (sécheresse), en se référant à l’hydrographie du Piton des Neiges (3 000 mètres) et du Piton de La Fournaise. Il présente les difficultés d’approvisionnement en eau en milieu rural/agricole à La Réunion, et indique que la consommation d’eau y est de 200 millions de mètres-cube dont un quart pour l’irrigation. La moitié de cette consommation provient du sous-sol, l’autre moitié des rivières. Deux rivières (dont la rivière DUMAS) sont captées et redirigées pour la consommation (irrigation, eau potable). Le prix de l’eau à La Réunion est de 840 euros par an en moyenne pour l’agriculteur, la consommation moyenne étant de 10 000 mètres-cubes par consommateur. L’avantage de l’eau souterraine est qu’elle a un rythme d’écoulement plus lent, ce qui en facilite le captage. Ceci est d’autant plus important que, à La Réunion, aucune rivière n’est pérenne et la consommation d’eau potable est exclusivement faite à partir de l’eau souterraine. A La Réunion, il existe deux opérateurs pour la gestion de l’eau : l’Office de l’Eau pour l’eau potable et l’Office National de la Forêt (ONF) pour l’eau d’irrigation. Des retenues collinaires existent aussi. Cette gestion de l’eau est très différente de la pratique en métropole. Un des participants au Kafécozé insiste en particulier sur le fait que, en 2015, la rivière LANGEVIN s’était asséchée complètement, ce qui était une première surprenante. La réinjection des retenus collinaires dans les parties asséchées est depuis lors une question de plus en plus d’actualité. A La Réunion, ces retenues collinaires sont financées par les fonds européens. Monsieur Anli BOURHANE pose le problème des phréatiques cachées, leur cartographie ne pouvant être précise qu’a posteriori, une fois les forages effectués. Monsieur Anyl AKBARALY indique aussi qu’une troisième retenue collinaire est en projet au Conseil Départemental de Mayotte, pour renforcer les deux existantes (Combani et Dzoumogné) ; cette retenue collinaire serait située dans le sud de Mayotte. Il reprendra plus tard la parole pour présenter plus amplement la gestion de l’eau à Mayotte. Il explique d’abord que Mayotte est une île volcanique bien plus vieille que La Réunion (enfoncement du lagon), ce qui nécessite des techniques de captage d’eau très différentes. Il s’agit de s’inspirer de l’exemple de La Réunion en l’adaptant au contexte mahorais, et non de le copier tel quel. Ce point de vue a recueilli l’adhésion de la grande majorité des participants. Il confirme que les deux retenues collinaires actuelles (Combani et Dzoumognié) sont utilisées exclusivement pour l’eau potable, pas pour l’eau d’irrigation. Cette absence de partage de l’eau retenue avec l’agriculture a suscité de vifs débats, faisant dire à certains que cela est une des exlpications basiques du non-dévelopement de l’agriculture à Mayotte. En effet, le caractère vital de la sécurisation de l’approvisionnement en eau d’irrigation a été reconnu concernant l’agriculture. Les participants demandent d’entamer des réflexions sur le partage de l’eau entre le potable et l’irrigation, dans l’intérêt du développement endogène de l’agriculture mahoraise, étant entendu que les précipitations sporadiques ne sont pas suffisantes. Les deux retenues collinaires existantes totalisent 9 millions de mètres-cube. Monsieur Anyl AKBARALY introduira plus tard le Schéma d’Entretien et de Réhabilitation des Rivières de Mayotte (SERRM), qui sert de référence pour la gestion de l’eau provenant des rivières à Mayotte. Madame Franchette GASPARD PIERRE LOUIS, Représentante de Rodrigues, indique que, pour la maîtrise de son eau, son île s’inspire de l’expérience réunionnaise, et utilise beaucoup de compost, compte tenu de sa situation hydrographique fragile. Elle plaide pour une obligation d’inclure la base, les agriculteurs, les paysans , dans les décisions en matière agricole, comme c’est le cas dans son île.

Un participant à la séance attire l’attention sur le fait que, à Mayotte, la pluie est facilement localisable mais il pleut souvent hors du périmètre des deux seules retenues collinaires de Combani et Dzoumogné. La métaphore qu’il utilise (« La pluie tombe juste après le récipient ») illustre bien son propos. Constatant que les nappes phréatiques dans les îles finissent bien dans la mer, la séance a longuement débattu de la problématique de l’exploitation de l’eau douce répérable en mer. Dans le cas du lagon de Mayotte, des zones d’eau douce et des écoulements de nappes phréatiques sont repérées plus ou moins sporadiquement. Le lagon de Mayotte fait 1100 km², bien plus que les 374 km² de l’île. La « passe en S » est de fait un grand cours d’eau et il y aurait beaucoup de cours d’eau dans le lagon , qui seraient des résurgences de nappes phréatiques situées sur l’île. De manière quelque peu surprenante, le Gouvernement de l’Union des Comores aurait ainsi sollicité l’appui technique du Conseil Départemental de Mayotte pour atténuer son problème de manque d’eau à NGAZIDJA (Grande Comore). Ceci malgré un premier forage financé en 2015 sur fonds de la Banque Africaine de Dévelopement (BAD). A Moroni, la consommation moyenne d’eau potable serait de 15 litres par habitant contre 300 litres par an à La Réunion. Cependant, les débats et questions ont révélé que ces chiffres doivent être pris avec précaution, les données pour La Réunion n’étant pas fiables, du moins en ce qui concerne la démarcation entre l’usage agricole et potable.

Monsieur Ali AMBODY, agriculteur, insiste sur le fait que l’agriculture mahoraise réclame de l’eau, pour prendre son élan susceptible de lui permettre d’accéder à un développement endogène tourné vers la modernité tout en préservant ses traditions préservatrices de l’environnement et de la biodiversité. Il évalue les besoins de l’agriculture mahoraise à 1 750 000 mètres-cube d’eau par an. Il insiste sur le fait que les habitants du Sud de Mayotte sont de grands agriculteurs. Les discussions qui s’en suivent font ressortir le fait que « il faut que les savoirs savants se rapprochent des savoirs traditionnels ». Le problème de la coordination et du partage des connaissances des acteurs de l’agriculture est ainsi posé à Mayotte. La disponibilité de l’eau est aussi un phénomène très peu ou mal mesuré (quels sont les bons chiffres ?), ce problème existant aussi à La Réunion.

Monsieur Elanrif BOINALI, Directeur par intérim et Sous-directeur des services techniques de la Chambre de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Aquaculture de Mayotte (CAPAM), présente les forages effectués dans le cadre de l’AGICA de Haboué-Bajoni (16 mètres-cube de débit par jour). Il précise que la CAPAM avait soutenu cette réalisation dans le cadre d’études portant sur le développement de l’irrigation à Mayotte, pour pallier à l’insuffisante pluviométrie dans un contexte de forte croissance démographique. Il indique que la surface agricole totale à Mayotte est d’environ 20 000 hectares. Il décrit aussi le problème posé par les « clandestins » vivant dans les forêts (déforestations, dégradations) …

La séance a aussi attiré l’attention sur le fait que, à Mayotte, la gouvernance de l’irrigation en milieu agricole est problématique, car il n’existe pas à Mayotte un organisme dédié tel que l’Office de l’Eau à La Réunion. A Mayotte, il existe un Office Nationale des Forêts qui, à ce stade, ne s’occupe pas prioritairement d’irrigation pour l’agriculture. L’absence de politique d’irrigation (redistribution de l’eau) est patente. Par exemple, à la Réunion, l’eau se trouve à l’est et est acheminée à l’ouest ; à Mayotte, l’eau se trouve au Nord, le Sud en a peu, et il n’y a pas de système d’acheminement. Monsieur Akilananda CHELLAPERMAL (Île Maurice) demande si des études ont été faites à Mayotte pour évaluer la consommation d’eau en milieu agricole. Il indique que, sur son île, la gestion de l’eau est faite sous l’impulsion du Gouvernement, toute la population étant concernée et les agriculteurs étant responsabilisés dans cette gestion.

Monsieur Gérard PELTRE (Mouvement Européen pour la ruralité et Réseau RED) rappelle que la même personne placée dans deux situations différentes peut penser différemment. Il faut mettre en avant les besoins et expliquer comment ils s’intègrent ou peuvent s’intégrer dans les documents officiels (SDAGE, …). La séance retient que, en matière agricole, la culture mahoraise est porteuse d’enseignements dans un milieu aussi contraint que celui d’une île. Par exemple, l’eau de pluie était autrefois recueillie à travers un système de bambous emboîtés.

l’UROI, la mise en réseau des territoires ruraux et le partage d’expériences à l’échelle régionale :

Monsieur Al RAMANINGOM introduit le sujet et rappelle la nécessité de rassembler les savoirs savants et les savoirs traditionnels, sans hiérarchisation. Pour lui, il faudrait éviter un tel hiatus susceptible de créer une césure voire une cassure entre le décideur et les usagers. Les îles de l’Océan Indien appartiennent, qu’on le veuille ou non, à un même archipel, nonobstant les considérations géopolitiques diverses. De plus, elles partagent le même caractère rural et la problématique de gestion de l’eau et des terres (qui sont plus rares que sur les continents). Il rappelle que l’UROI est un réseau d’échanges d’expériences et est portée par la Ville de Saint-Joseph (La Réunion), avec pour objectif principal l’utilisation des savoirs populaires traditionnels dans le cadre d’une recherche de développement endogène. Il indique que, pour l’instant l’UROI rassemble quelques îles, il espère que les autres rejoindront le réseau dans le cadre de la coopération régionale. Le Réseau Rural réunionnais soutient la démarche de l’UROI, et la Ville de Saint-Joseph a décidé de partager son expérience avec d’autres îles de l’Océan Indien à travers l’UROI. Il propose la mise en place d’une instance de validation des décisions de l’UROI, qu’il nomme Conseil Permanent de l’UROI. Il indique que l’UROI est membre du Mouvement Européen pour la Ruralité. Il rappelle aussi que l’objet de ce kafékozé n’est pas de trouver des solutions, mais de faire ressortir les questions pertinentes auxquelles les séances du 4 décembre 2018 au 6 décembre 2018 devraient trouver des réponses. L’agriculture n’est qu’une partie de la ruralité (qui inclut l’agro-tourisme, le numérique en milieu rural, l’aménagement du territoire, les systèmes de déplacement en milieu rural – par exemple en fonction des montagnes, tunnels, architecture en milieu rural, …). Monsieur Al RAMANINGOM évoque la nécessité de capter l’eau de pluie sur les territoires, et pose la question de savoir comment capter (et stocker) l’énergie solaire.., Après discussions, les participants admettent unanimement la nécessité de systèmes de captage de l’eau, sans que les modalités en soient précisées.

Monsieur Moustoifa ABDOU indique que Mayotte a été longtemps isolée dans ses tentatives de développement économique. A Mayotte, le développement agricole et le développement rural se confondent car, en dehors de Mamoudzou (zone urbaine), toute l’île est considérée comme un lieu rural et agricole. Il rappelle que les territoires ruraux ne sont pas forcément agricoles. Le Plan de mandature (Plan de développement stratégique) du Conseil Départemental, auquel il se réfère intègre parfaitement la coopération régionale telle qu’envisagée par l’UROI. Monsieur Wilfrid BERTILE (La Réunion) indique avoir fait en son temps un atlas rural de La Réunion, dont l’UROI pourrait s’inspirer.

Monsieur Al RAMANINGOM rappelle que les GAL de la Réunion ont été très intéressés par l’UROI et ses activités. L’année dernière, Rodrigues a été l’invitée d’honneur de l’UROI et elle s’apprête à organiser l’Université Rurale de l’Océan Indien l’année prochaine. Monsieur Saitu SAID indique que la solution à la crise de la vie chère à Mayotte est dans le développement endogène de l’agriculture, compte tenu des taxes et autres droits sur les produits importés, y compris la nourriture.

Monsieur Moustoifa ABDOU indique que la voie empruntée par la Martinique est à éviter, et que Mayotte cherche une autre voie, qui permette le développement endogène par la modernisation de l’agriculture tout en conservant ses méthodes traditionnelles. Monsieur Gérard PELTRE estime que l’UROI doit avoir un cap avec des objectifs et des résultats à atteindre. Il faut se réapproprier les idées et non les recycler, parler en toute transparence des intérêts des uns et des autres et les faire converger (« problème chez les latins, pas chez les anglophones »). « Pas de projet sans territoire, mais pas de territoire sans projet ». L’UROI devrait être une référence et avoir un lien avec les autres réseaux de l’Océan Indien. Il demande la fixation d’objectifs et d’indicateurs de résultats. Pour lui, l’UROI devrait s’inscrire sur le registre de transparence de l’Union Européenne (facilitateur voire préalable à tout financement européen, selon le statut de l’UROI). Cette proposition n’a pas rencontré d’opposition, elle peut donc être considérée comme retenue.

L’état des lieux du réseau, la Charte et le site de l’UROI

Lors de cette séance préparatoire de l’ouverture officielle du lendemain 4 décembre 2018, les contributions et propositions des uns et des autres ont été librement discutées, pour aboutir à un consensus, notamment sur le principe d’une Charte de l’UROI incluant notamment la mise en place d’un Conseil Permanent regroupant des Représentants de toutes les îles et territoires concernés. Le principe d’une présidence tournante a aussi été entériné par le Kafécozé-Mahadassi. Ce Conseil permanent devra prendre en charge les propositions validées dans le cadre des travaux de l’UROI. La prochaine édition de l’UROI est fixée à la mi-2019 (mai) à l’île Rodrigues.

Synthèse

Les participants se sont convenus sur les grandes lignes devant mener à l’ouverture officielle de cette 7e édition de l’UROI prévue le lendemain à l’Hémicycle Younoussa BAMANA du Conseil Départemental de Mayotte (Mamoudzou). Le principe d’une Charte de l’UROI et la création d’un Conseil Permanent avec une présidence tournante fut discuté et finalement entériné à l’unanimité par les participants. Les participants ont retenu la nécessité de relancer le Schéma de Développement Hydraulique et Agricole (SDHA) de Mayotte, de profiter des expériences de Maurice, Rodriguès, La Réunion et Madagascar. Ceci dans l’optique de moderniser l’agriculture mahoraise tout en conservant ses traditions environnementales et agro-biologiques (concept de « jardin mahorais »). En même temps que le développement de l’irrigation en milieu agricole, la création d’un système de captation des eaux de pluie doit aussi être une piste à explorer par toutes les îles de l’océan indien (qui ont toutes des problèmes hydrographiques). A Mayotte, la question de la pertinence de l’emplacement des deux retenues collinaires reste posée. L’UROI devrait aussi entamer les démarches pour s’inscrire sur le registre de transparence de l’Union Européenne, pour mieux défendre les intérêts de ses membres en termes de captation de fonds et de prise en compte de leurs spécificités dans les normes et réglementations européennes.